Analysis : La place financière suisse au cœur de la guerre économique

Article paru initialement sur http://www.infoguerre.fr/edito/edito-place-financiere-suisse-au-coeur-guerre-economique/

Selon Sergio Ermotti, CEO de UBS (la plus grande banque du pays), la Suisse se trouverait actuellement pris au milieu d’une guerre économique malgré elle. Pour la première fois, lors d’une interview accordée en avril 2012, un top manager d’une banque suisse avait évoqué sans tabous les offensives contre la place financière suisse. Lors de cet entretien, Sergio Ermotti insiste sur les attaques contre le secret bancaire qui auraient commencé selon lui en 2008, et dont le but serait de fragiliser la place financière suisse au bénéfice des places concurrentes, principalement New York, Londres, Hong Kong et Tokyo.

Une guerre qui remonte au milieu des années 1990
Pourtant, certains observateurs indépendants comme la journaliste Myret Zaki ou l’association Swiss Respect font remonter le début de ces attaques aux années 1990, lorsqu’UBS et Credit Suisse ont commencé à se développer aux Etats-Unis, un marché alors contrôlé majoritairement par des banques américaines. Un exemple évocateur est l’affaire hautement sensible des « fonds juifs en déshérence » qui est apparue par la suite comme un prétexte, visant à établir une barrière d’entrée pour les banques suisses et à leur faire payer un ticket d’accès au marché américain le plus cher possible. Au final, ce sont plus de 1,25 milliard de dollars qui ont été versés par les banques suisses à différents organismes, qui ont ensuite redistribué qu’une infime partie de cette somme aux victimes réelles de la seconde guerre mondiale. Le principal organisateur de cette campagne, l’avocat Ed Fagan, a par la suite été condamné plusieurs fois pour fraude et escroquerie, et a aujourd’hui perdu le droit d’exercer son métier.

Un minage informationnel basé sur un sujet passionnel
Paralysé par l’ampleur de l’attaque, les banques se sont très vite retrouvées dans une impasse rhétorique et un champ lexical imposé par l’adversaire. Elles furent ainsi condamnées à se justifier en permanence sur un sujet chargé d’une émotion extraordinaire, sur lequel une discussion rationnelle n’était tout simplement pas possible. Les banques étant incapable de déplacer l’échiquier du débat, la partie adverse fut ainsi libre d’exploiter cette faille au maximum.

Un conflit asymétrique minimisé par le gouvernement et le milieu financier
Cet événement révéla la faiblesse de la place financière suisse et ouvrit une brèche sans précédent. Depuis lors, les attaques se sont enchaînées sous différentes formes et à différents degrés d’intensités: liste grise de l’OCDE, demande d’entraide injustifiée, attaque contre le modèle fiscal suisse, échange automatique d’information, pression diplomatique sans contrepartie, etc. Paradoxalement, la notion de « guerre économique » a toujours été niée par le Conseil Fédéral, notamment lors de réponses à des interpellations parlementaires. Le gouvernement nie le vocable et donc l’idée que ces attaques pourraient être organisées et planifiées dans le cadre d’une stratégie de défense globale des intérêts américains, et plus particulièrement des intérêts des milieux financiers new-yorkais.Habitué à éviter les conflits et à arrondir les angles, le pouvoir exécutif n’a en réalité jamais eu une stratégie de défense globale des intérêts de la place financière suisse. Même constat sur le milieu financier suisse lui-même : habitué à la passivité et la discrétion, il n’a ni la culture de la défense, ni les moyens de protéger ses intérêts.

Des attaques de plus en plus virulentes
L’Histoire montre que le Conseil Fédéral s’est laissé surprendre par chaque attaque, se contentant de traiter chaque cas individuellement, de le « liquider » comme une affaire courante, tout en espérant qu’une prochaine attaque ne se reproduirait pas avant la prochaine législature. Certains membres de l’armée suisse proches des services de renseignement de la Confédération Helvétique n’ont pas hésité à pointer du doigt l’action souterraine de puissances occidentales. Or, il est évident que dans un monde globalisé et ultra-compétitif, ces attaques ne peuvent qu’augmenter, tant en nombre qu’en intensité. De plus, la Suisse est aujourd’hui un îlot de prospérité, entouré d’Etats très endettés, qui chercheront fatalement à s’engouffrer dans la brèche ouverte par les Etats-Unis, afin de récupérer une partie des 2200 milliards de francs de fonds étrangers déposés dans les banques suisses.

L’urgence d’une vision stratégique pour défendre la place financière
La place financière est un secteur clé de l’économie helvétique (15% du PIB, 190’000 emplois on shore, 11.2 milliards d’impôts en 2011), influençant directement la performance de son économie. L’avenir économique du pays dépend donc fortement de ses conditions-cadres, en particulier fiscaux et juridiques, et de la capacité du milieu financier à parler d’une seule voix. Par conséquent, il est urgent pour la place financière suisse de défendre ses intérêts, en se dotant d’une véritable stratégie d’intelligence économique, soutenue par une solide analyse de sa situation géoéconomique. Une piste à explorer pour la Suisse serait de chercher une alliance de circonstance avec de petits Etats (Luxembourg, Belgique, Autriche, etc.), également dans le viseur des grandes puissances endettées et prédatrices. D’ailleurs, c’est dans ce même état d’esprit que la Suisse avait cofondé avec succès l’AELE en 1960, comme alternative pour les petits Etats à une adhésion à la CEE.

Alain Mermoud

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One Response to Analysis : La place financière suisse au cœur de la guerre économique

  1. Dimitri says:

    Clair, concis et précis.

    Lorsque l’on suit l’affaire du secret bancaire à travers les médias, la première chose qui retient l’attention est le manque de réponse engagée, claire et positionnée de la part des autorités helvétiques. On a non seulement l’impression qu’ils veulent avaler la pilule vite-fait-bien-fait – en espérant que ça ne se reproduira pas -, mais également qu’un manque de stratégie se fait sentir. Cette dernière m’a effleuré l’esprit à multiples reprises. Mais je ne pensais quand même pas qu’aucune stratégie de défense – ni de la part du privé, ni des pouvoirs publics – était une réalité. Et visiblement, c’est le cas.

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