Intelligence économique : les différences entre la France et la Suisse analysées par Yannick Poivey

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BF : Quelle différence de perception observe-t-on entre la France et la Suisse vis à vis de l’intelligence économique ?

Yannick Poivey : Depuis bientôt 20 ans, la France évoque son retard supposé en matière d’intelligence économique. Cela était sans doute vrai dans les années 90, en comparaison avec certains pays dont le Japon, souvent cité. Désormais, les concepts et pratiques d’intelligence économique ont largement essaimé à l’intérieur des entreprises. L’offre de prestataires externes s’est considérablement étoffée, tandis que les chambres de commerce ont développé des solutions d’accompagnement des entreprises. Enfin, les formations en intelligence économique se sont multipliées. En bref, cette discipline s’est institutionnalisée et est devenue visible dans l’espace public. C’est sans doute moins le cas en Suisse, où les discussions sur le thème de l’intelligence économique sont plus rares. L’explication tient peut-être dans le fait que la Suisse est moins friande de concepts que la France, mais sans doute paradoxalement plus pragmatique dans l’utilisation des outils de l’intelligence économique. A différents niveaux, on pourrait dire que la Suisse pratique l’intelligence économique sans le savoir.

BF : Quelles sont les typologies de clients et les marchés porteurs pour ces 2 pays ?

Yannick Poivey : La France a une longue tradition de développement de « champions » nationaux, ayant débouché sur la consolidation de groupes industriels majeurs dont le champ d’action est mondial. Ces sociétés sont des grands consommateurs de produits d’intelligence économique, tant dans une logique concurrentielle que de gestion des risques et de résolution de litiges. Inversement, la Suisse romande n’héberge guère de sièges mondiaux de groupes industriels majeurs. Son tissu économique est très distinct de celui que l’on observe à Paris. Les banques privées et sociétés de trading de commodities, par exemple, sont des fers de lance de l’économie locale et n’ont pas de véritable équivalent à Paris. Leurs besoins en service d’intelligence économique sont distincts de ceux des groupes du CAC 40. Par ailleurs, les cabinets d’avocats genevois et zurichois disposent pour certains d’une clientèle très internationalisée, déjà sensibilisée aux services d’intelligence économique.

BF : Quels services sont généralement proposés pour la France vs la Suisse ?

Yannick Poivey : En corollaire des différences constatées entre les deux marchés, des distinctions apparaissent dans l’usage de l’intelligence économique. Les groupes du CAC 40 ont pour la plupart créé des équipes internes dédiées à l’intelligence économique, ce qui ne les empêche néanmoins pas d’externaliser certaines missions. Les préoccupations vont porter sur le suivi des concurrents, l’analyse des menaces stratégiques, la réduction des risques par une meilleure connaissance des futurs partenaires et cibles d’investissement, l’aide à la résolution de litiges majeurs (procédures d’arbitrage par exemple). Les services requis par les clients suisses vont souvent être plus circonscrits et segmentés. Ainsi, une banque privée demandera une investigation sur un futur client ou un background check sur un candidat à un poste de direction. Une société de trading de commodities souhaitera mieux connaître une future contrepartie ou évaluer la solvabilité d’un débiteur, souvent dans un pays à risque.

BF : Quel futur pour l’intelligence économique peut-on envisager dans ces 2 pays ?

Yannick Poivey : J’ose anticiper la poursuite d’un mouvement de croissance, dans les deux pays, favorisé par les facteurs suivants : le besoin de connaître les contreparties et les concurrents, les acteurs économiques étant de plus en plus souvent confrontés à des mises en relation nouvelles en dehors de leurs cercles relationnels habituels ; le renforcement du cadre réglementaire des activités économiques, obligeant les entreprises et les banques à procéder à des diligences croissantes ; l’aversion aux risques dans le cadre d’une gouvernance renforcée, les dirigeants étant de plus en plus responsabilisés devant leur conseil d’administration en cas de gestion des risques défaillante. Idéalement, l’intelligence économique devrait se banaliser et devenir complètement intégrée aux processus de management. A l’image des pays anglo-saxons, où l’intelligence économique n’est pas stigmatisée comme un avatar de l’espionnage industriel, mais un outil pleinement intégré dans la culture d’affaires des dirigeants et de leurs conseils.

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