L’insécurité a un coût. La sécurité a un prix.

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La Nation n°2041 a évoqué l’excellent discours prononcé par le conseiller fédéral Guy Parmelin devant l’assemblée des délégués de la Fédération patronale vaudoise, le 23 mars dernier. Le nouveau chef du DDPS a abordé un sujet sensible et actuel : l’engagement de l’armée pour appuyer les autorités civiles dans la gestion d’un afflux migratoire massif. Le 12 avril l’armée a confirmé sa volonté d’accroitre sa disponibilité en précisant que les dates de quatre cours de répétitions avaient été adaptés, afin d’assurer la liberté d’action dans la planification du personnel pour un engagement éventuel cet été.

Ce scénario a été exercé récemment dans le cadre de CONEX 15, un exercice de troupe où le conseil fédéral a demandé à l’armée de renforcer le corps des gardes-frontières et d’apporter une aide aux partenaires civils et cantonaux. Contrôler, canaliser et contingenter des flots de migrants à nos frontières n’est donc pas un thème nouveau pour les militaires. Ce type de mission subsidiaire permet au contraire de renouer, comme le note très justement La Nation, avec la protection et la sécurité du territoire qui est le rôle originel de l’Alliance fédérale, dont le fondement n’est pas d’avoir une armée mais d’être une armée (Gonzague de Reynold). Ce type d’engagement concret permettrait par ailleurs à notre armée de démontrer son savoir-faire à la population et de gagner en crédibilité chez nos voisins qui perçoivent souvent celle-ci comme une brillante armée d’instruction, mais très inexpérimentée sur le théâtre des opérations.

Dans son discours M. Parmelin a précisé qu’un engagement pour un mandat non planifié – nous ne parlons pas encore ici de service actif (ou de mobilisation) – nécessiterait un réagencement (confirmé le 12.04) mais aussi un allongement de certains cours de répétition. Afin de rassurer son audience, le conseiller fédéral a argumenté : « cela nécessitera aussi l’engagement des cadres, et même de patrons, qui sont souvent les mêmes dans vos entreprises que dans l’armée. C’est là le prix du modèle de milice. L’armée forme vos cadres mais ceux-ci doivent constituer son ossature en cas de besoin ».

Cette argumentation était sans doute recevable à l’époque où le Caporal Parmelin terminait son paiement de galons. Certains de ses arguments restent sans doute valables devant la Fédération patronale vaudoise, qui représentent encore globalement un patronat entrepreneurial et local, attaché au système de milice. Malheureusement, cette rhétorique devient franchement bancale lorsqu’on la confronte à la réalité du terrain vécue dans les multinationales par le soussigné, économiste et officier de milice, aujourd’hui collaborateur scientifique à la chaire Economie de Défense à l’Académie militaire à l’EPF de Zurich. L’un des axes de recherche de cette chaire est de mener une étude sur le coût-bénéfice d’une carrière d’officier de milice.

En préambule, rappelons que l’armée ne forme plus qu’une infime partie des cadres de l’économie. Pour ces employés, l’absence au service militaire représente souvent une diminution de salaire, en particulier chez le cadre bancaire dont la rémunération variable et discrétionnaire – qui représente parfois plus de 50% de son revenu – dépend de la performance et donc de la présence au travail. L’assurance perte de gain (APG) ne compense évidemment pas les bonus et les temps partiels, puisque le service militaire se fait toujours au minimum à 100%. D’une manière générale, l’APG s’avère peu adaptée aux professions libérales et surtout aux nouvelles formes de travail issues de la transformation numérique : auto-entrepreneur, travailleur indépendant, jobsharing, télé-travail nomade, etc.

Les avantages économiques (solde, supplément de solde, APG, assurance maladie) et sociaux (formations, réseau, camaraderie, prestige, etc.) que peuvent procurer le service militaire ne compensent pas les pertes engendrées. Certains employeurs n’hésitent plus à demander – en toute illégalité – à leurs employés de se faire réformer, en échange de la prise en charge de la taxe d’exemption de l’obligation de servir. Autre problème : la trop grande attractivité du service civil fait perdre par année environ 5’500 personnes aux effectifs militaires – parfois même des officiers – ce qui pourrait à terme empêcher l’armée de remplir certaines missions.

Par ailleurs, les cadres de l’économie sont confrontés à une concurrence interne déloyale – exacerbée par la crise économique – qui n’hésite pas à leur subtiliser des clients ou des mandats lors de leurs absences répétées au service militaire. Cette concurrence directe, pour qui l’idée de milice est souvent un concept abstrait, est composée par la part grandissante dans l’économie de réformés, de civilistes, d’étrangers et de femmes, dont la maternité « compense » toutefois classiquement le service militaire effectué par les hommes. Cette inégalité de traitement concerne également les « expats » à hauts revenus qui profitent souvent en passager clandestin de la sécurité nationale ; ce bien public produit par le citoyen-soldat suisse qui n’a pas la « chance » de détenir une autre nationalité qui lui permettrait d’éluder l’obligation constitutionnelle de servir.

Le coût d’opportunité du service militaire pour le citoyen-soldat n’a cessé d’augmenter ces dernières années. S’il décide de faire de l’avancement, ce coût ne cessera d’augmenter avec l’âge et le grade. Dans les faits, il est aujourd’hui devenu très difficile de concilier une carrière de cadre dans l’économie au-delà de la fonction de chef de section et de l’âge critique des 30 ans. Le DEVA avec son cursus de cadre allongé et son armée à petits effectifs ne fera qu’accentuer ce phénomène préexistant. En cas d’engagement prolongé ce phénomène et ses problèmes sociaux inhérents se développeront d’une manière exponentielle. Le prix du modèle de milice évoqué par M. Parmelin est en réalité bien plus élevé que CHF 5 milliards, puisque ce budget n’inclut pas le coût économique et social du service militaire pour l’employeur et le citoyen-soldat.

Le souverain a confirmé plusieurs fois en votation son attachement à son armée de milice, et c’est très bien ainsi. Toutefois, si l’insécurité a un coût, la sécurité a un prix. Il n’est pas acceptable que l’ensemble de la population encaisse les dividendes de la paix en transférant le coût de la sécurité produite par l’armée – de surcroît pour de la sécurité intérieure – sur ce qui est aujourd’hui devenu de fait une minorité discriminée : le citoyen-soldat de sexe masculin, mono-national, âgé de 18 à 35 ans, apte au service et qui ne triche pas avec la conscription obligatoire.

La confédération a commencé à intégrer cette problématique dans sa planification, mais d’une manière insuffisante si elle souhaite continuer à attirer des talents. Dans le cadre du DEVA, elle pourra par exemple octroyer une contribution financière pour suivre des formations civiles (Ausbildungsgutschrift) aux miliciens qui accomplissent de l’avancement. De plus, les formations militaires sont désormais valorisées par des certifications indépendantes et par l’octroi de crédits ECTS par certaines universités.

L’économie devra également apporter des solutions puisque la sécurité est une condition sine qua non de la prospérité. Une piste à explorer est la création d’un partenariat public-privé, sur le modèle des veterans integration program américain, dont le but serait de favoriser la réinsertion des officiers de milice et des éventuels « mobilisés » dans une économie et une société qui aura parfois facilement pu les remplacer. La recherche scientifique en économie de défense offre les bases théoriques pour calculer les modalités économiques de ce type de programme, et plus généralement pour calculer le coût réel de la production de sécurité dans un système de milice qui comporte de nombreux coûts cachés.

Il s’agit ici de questions sociales que la droite libérale n’aime pas aborder, craignant de faire le jeu de ses adversaires. Toutefois, si le monde de l’économie et la Confédération n’affrontent pas ces problèmes, la gauche finira par obtenir l’abolition de l’obligation de servir – et corollairement de l’armée. Il convient de ne pas en être les complices.

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